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Rencontre avec Denis Tillinac, autour de Jacques Ellul |  |  |
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Rencontre avec Denis Tillinac, autour de Jacques Ellul Les éditions de la Table Ronde republient aujourd’hui les travaux théologiques publiés entre 1948 et 1991 de Jacques Ellul (1912 -1994). Sociologue, historien mais aussi théologien protestant majeur, Jacques Ellul reste connu pour sa critique de « la société technicienne ». La technique, nous dirions aujourd’hui technologie, imposerait ainsi ses valeurs, sa culture, son efficacité au détriment de la culture et des besoins de l’homme. C’est également lui qui a en partie mis au goût du jour la question écologique dans les années 70. C’est également lui qui est à l’origine de concepts aujourd’hui à la mode comme la décroissance raisonnée. Jugé inclassable, car non systémique, par ses contemporains, le lecteur est ainsi aujourd’hui frappé par le caractère prophétique de ses écrits. Son œuvre théologique n’en est pas moins fondamentale dans sa réflexion sur nos sociétés contemporaines. Sa théologie a en fait nourri sa pensée sociologique.
Un Chrétien selon ses propres termes se doit « d'être dans le monde », d’affermir sa foi au regard du monde contemporain. Dans L’impossible prière Ellul revient ainsi sur cette société technicienne en se demandant comment l’homme dans ce monde mouvant peut se retrouver aujourd’hui seul face à Dieu.L’originalité de la théologie d’Ellul, réside en effet dans cette articulation entre son décryptage du message biblique et les remous de son monde contemporain. Ellul pose également la question du rapport entre éthique et richesse dans L’homme et l’argent (1953). Dans Contre les Violents, Ellul marqué par les guerres d’Algérie et du Vietnam, montre à quel point le message du Christ se heurte à la réalité de la violence. Aucune justification chrétienne de la violence n’est dans la Bible. En ces temps de choc des civilisations, de conflit religieux, son témoignage reste actuel. Tous ces écrits théologiques sont enfin regroupés parmi d’autres dans Le défi et le nouveau, somme théologique de 1029 pages. Très en vogue dans des pays comme les Etats-unis ou le Japon, Jacques Ellul, intellectuel majeur est resté pendant de longues années relativement méconnu. Les éditions de la Table Ronde réparent cette injustice.
Pierre Desorgues : Vous aviez publié en 2004 un ouvrage où vous réaffirmiez votre catholicisme. Aujourd’hui vous rééditez Ellul, un théologien protestant. Pourquoi ce choix ?
Denis Tillinac : Il y a l’écrivain et l’éditeur. Dans un moment précis marqué par le débat sur la laïcité, j’ai voulu signifié que j’étais catholique. C’est deux choses. La foi et c’est aussi une imprégnation culturelle. L’’éditeur n’est ni confessionnel ni politique. Je nourris tout ce qui peut nourrir le débat. Jacques Ellul pour moi c’est très important. L’homme mais aussi son oeuvre. Il a été mon maître à l’Institut d’études politiques de Bordeaux. Je l’admirais. C’est le premier qui dès les années 50 a compris que la technique engendrait ses propres valeurs et enclenchait une logique telle que, quel que soit le régime politique en place on assistait à des formes d’aliénation de l’homme comparables. J’ai également compris que sa pensée théologique produisait une conception telle de la liberté qu’elle légitimait son travail sociologique. Une vision globale que je trouve extrêmement pertinente et extrêmement originale.
P.D. : Trouvez-vous cette pensée prophétique ? Est ce que vous diriez que Ellul a eu raison avant tout le monde sur de nombreux points comme sur l’écologie, la décroissance, la technique?
D.T. : IL a eu raison trop tôt. IL a eu raison avec les écologistes et avec les situationnistes lorsqu’il critiquait la société du spectacle. Mais contrairement à ces contemporains il critiquait cette société au nom de la dignité de l’homme. C’est au nom de la dignité humaine et de la liberté qu’il critiquait cette société technicienne J’étais à peu près d’accord sur tout.
P.D. : Quels étaient alors les points d’achoppements ?
D.T. : On le voit dans cette somme d’ecrits religieux. D’une certaine façon le Christ a permis à l’homme de surmonter sa dimension religieuse en supprimant le sacré. D’une certaine façon le christianisme abolit le religieux en même temps qu’il l’accomplit. «
Toute culture qui utilise le christianisme pour une trame évangélique trahit le message évangélique.C'est vrai. Ellul a raison et en cela il est très protestant mais l'homme a besoin de sacré. » Toute culture qui utilise le christianisme pour une trame temporelle trahit en fait le message évangélique. C’est vrai. Ellul a raison et en cela il est très protestant mais l’homme a besoin de sacré. L’homme a besoin d’intermédiaire psychologique culturel pour accéder à l’invisible et donc à cet égard la catholicité romaine a tissé la civilisation occidentale et cette civilisation occidentale j’en suis plein de gratitude. Je comprends la part de paganisme qu’il y a dans la culture romaine et je comprends son point de vue . On a toujours besoin de le souligner et d’être rappelé à l’ordre par Jacques Ellul mais je n’en suis pas moins héritier d’une culture catholique.
P.D. : Qu’est ce qui vous a frappé dans ses écrits théologiques ? Dans l’Impossible prière Ellul affirme qu’il est aujourd’hui presque impossible pour l’homme de se trouver seul face à Dieu.
D.T. : Il me confronte à mes propres insuffisances. Celle d’un contemporain effectivement balancé dans un monde où le recueillement devient de plus en plus difficile. IL m’aide beaucoup dans sa théologie à comprendre ce que je crois être une démarche spirituelle et qui est en fait une sorte de narcissisme littéraire Il a développé une certaine pédagogie face à Dieu. Ellul peut revenir à la mode. On est allé au bout de deux christianisations. Une déchristianisation culturelle où l’Eglise catholique a perdu énormément de son influence. Elle n’est pas devenue insignifiante mais en tout cas plus modeste et il y a une déchristianisation plus inquiétante qui est la perte de la foi. Et une quête un peu anarchique pour ne pas dire barbare que j’observe à travers la quête de l’hindouisme, du bouddhisme, du New Age. On voit bien que les gens cherchent quelque chose et ne le trouvent pas. La pensée théologique d’Ellul peut les aider.
P.D. : Ellul est un des très rares théologiens à avoir articuler son travail d’exégèse biblique avec les différentes réalités du monde contemporain. On peut aujourd’hui lire Ellul en tant que croyant mais aussi en tant que citoyen. Est-ce cela son originalité ?
D.T. : On peut le lire en tant que croyant et en tant que citoyen. Dans ses écrits, il analyse par exemple la propagande politique en partant du message biblique. Ellul n’est pas désuet car il part d’une conception de la liberté qui ne se perdra jamais et qu’il trouve dans la Bible. Cette conception lui permet d’être précurseur sur l’écologie, la société de consommation ou la technique. C’est sa réflexion sur la technique qui nous permet de comprendre un phénomène comme la mondialisation qui est le fruit d’une évolution technicienne. Ellul est le penseur de la liberté et à mon sens un des penseurs majeurs du… XXIème siècle.
Propos recueillis par Pierre Desorgues, janvier 2007.
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