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Les secrets de Judas

Rémi Gounelle, vulgarisateur d'apocryphes

Entretien avec Rémi Gounelle, professeur d'histoire ancienne à l'université à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg. Spécialiste reconnu des écrits apocryphes, il a publié aux éditions Brepols un texte apocryphe dont la langue originale est le grec, les « Actes de Pilate » aussi appelé « l'Evangile de Nicodème ». Il a aussi publié dans la collection des Cahiers évangile, « La descente du Christ aux enfers ». Sa dernière contribution nous a étonnés. Il signe en effet une préface chez l'éditeur Michel Laffon, qui publie « Les secrets de Judas » sous une couverture rouge et or, bien loin du graphisme des éditeurs universitaires dans lesquels nous suivions le travail de Rémi Gounelle. Thierry Ardisson s'en est peut-être aussi étonné et l'a invité à son émission du samedi soir sur France 2 "Tout le monde en parle.

Rencontre avec un universitaire soucieux de la transmission de ses connaissances à l'égard d'un public curieux, passionné par son travail, papa de trois enfants, marié à une femme pasteure.

AAP : Rémi Gounelle, vous êtes professeur d'histoire ancienne à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg, et vous signez une préface chez l'éditeur Michel Lafon. Vos éditeurs sont habituellement Le Cerf, Brepols... Avez-vous ressenti une demande différence ?
Rémi Gounelle : Michel Lafon est un éditeur qui vise un public beaucoup plus large que les éditions du Cerf ou, à plus forte raison, Brepols. Ils attendaient donc de moi un texte largement compréhensible, sans termes techniques, mais pas pour autant simpliste - une demande parfaitement légitime, et que j'ai tentée de satisfaire au mieux.

AAP : Avez-vous un instant hésité à écrire cette préface ? Connaissiez-vous auparavant le travail de James M. Robinson ?
RG : Je n'ai pas hésité un instant. D'une part, Robinson est un grand savant, et j'avais donc, sur ce point, toutes les garanties requises sur le contenu scientifique de l'ouvrage. D'autre part, il n'est pas si courant pour un historien de pouvoir s'adresser à un grand public. Rédiger cette préface me donnait l'occasion de toucher un lectorat pour lequel les publications de mes confères comme de moi sont souvent inaccessibles. C'était une chance à saisir !

AAP : L'affaire commmerciale du manuscrit de Judas, ces tractations, cette surenchère vous semblent-t-elle exceptionnelle, ou est-ce symptomatique d'un phénomène fréquent ?
RG : Malheureusement, il s'agit d'un phénomène relativement fréquent. Les antiquaires, comme les paysans égyptiens, savent très bien tirer de l'argent des anciens manuscrits, sans toujours se soucier de leur intégrité. Leur intérêt n'est pas culturel (patrimonial, comme on le dit parfois), mais financier. Mais, dans leur outrance, ils échouent parfois : comme le montre Robinson, le prix d’un million de dollar pour un manuscrit a été jugé excessif par tout le monde, et les receleurs de l'« Evangile de Judas » ont dû revenir sur les exigences. Quant au secret autour du manuscrit exigé par « The National Geographic Sociey » à tous ses collaborateurs, il n'est pas non plus exceptionnel ; il est toujours tentant, pour les découvreurs de manuscrits et pour ceux qui les exploitent commercialement, de jouer la carte du monopole - les éditeurs des manuscrits de Qumrân et de Nag Hammadi n’ont pas échappé à cette tentation. Mais Robinson a raison de dénoncer ces pratiques : le partage des découvertes est une règle indispensable de la communauté scientifique. C'est pourquoi, après avoir fait partie de ceux qui ont brisé le monopole sur les manuscrits de Nag Hammadi, il dénonce maintenant l'exploitation commerciale de l'"Evangile de Judas".

AAP : A l'occasion de cette préface, vous êtes passé sur une chaîne de télévision, dans une émission d'une audience grand public un samedi soir. Comment avez-vous vécu cela ?
RG : Avec une certaine appréhension, car c'est un exercice très différent de ceux auxquels je suis habitué en tant qu'universitaire, mais aussi avec une certaine confiance, dans la mesure où je fais depuis longtemps de la formation d'adultes, et que j'ai appris à m'adresser à des gens extérieurs au sérail universitaire. Ceci dit, cela a pour moi été intéressant de pénétrer un peu dans un monde dont j'ignore à peu près tout.

AAP : Comment se fait-il que ces évangiles, l'évangile de Judas et le Da Vinci code fassent une telle audience aujourd'hui ?
RG : Le « Da Vinci Code », comme les articles journalistiques sur l’ « Evangile de Judas », jouent sur la théorie du complot : ils prétendent révéler ce que l’Eglise aurait toujours caché à ses fidèles de peur de voir son pouvoir contesté ; ils accusent - surtout le « Da Vinci Code » - l’empereur Constantin d’être le grand coupable de l’histoire du christianisme : ce serait lui qui aurait fait du christianisme ce qu’il est maintenant. Tout ceci est infondé scientifiquement, mais c’est un fantasme au sens plein du terme : une production de l'imagination par laquelle on cherche à échapper à l'emprise de la réalité.

« Face aux difficultés actuelles du christianisme, on construit un âge d'or ou tout aurait été autrement ; cela procure un certain soulagement... mais cela ne résout en rien les problèmes contemporains, et ne permet pas en tout cas pas de comprendre ce qui s'est passé dans les premiers siècles de l'ère chrétienne.  »

Face aux difficultés actuelles du christianisme, on construit un âge d'or ou tout aurait été autrement ; cela procure un certain soulagement... mais cela ne résout en rien les problèmes contemporains, et ne permet pas en tout cas pas de comprendre ce qui s'est passé dans les premiers siècles de l'ère chrétienne.
Ce qui me surprend, je dois l’avouer, est la facilité avec laquelle de telles idées se diffusent dans les milieux paroissiaux : que des gens sans aucune culture religieuses gobent de telles âneries est tout à fait compréhensible, mais que des personnes ayant suivi un catéchisme et ayant une pratique religieuse se fassent si facilement déstabiliser et prennent pour référence contre leur Eglise un roman comme le « Da Vinci Code » est inquiétant : cela note une grande fragilité des paroissiens, et une inaptitude à assumer leur foi ; cela montre, aussi, que les paroissiens sont insuffisamment informés des recherches historiques sur le christianisme et des problèmes qu’elles posent. Il y a là un avertissement que les pasteurs - comme les prêtres, car la situation est semblable dans le catholicisme - devraient prendre au sérieux.

AAP : Ces publications grand public sur Judas, le Da vinci Code vont-elles changer votre façon de travailler ?
RG : Elles ne vont pas fondamentalement changer ma façon de travailler, car les controverses actuelles ne remettent pas en cause les méthodes de l’historien. Mais elles vont m'inciter à multiplier mes activités de vulgarisateur. Il y a, manifestement, dans le grand public, des attentes qui ne sont à l'heure actuelle, pas satisfaites, et il me semble important d'y faire droit.

AAP : Vous êtes historien, et vous avez aussi fait des études "pastorales". Quel impact peuvent avoir ces publications sur les croyants, et les croyants protestants ? Va-t-elle apporter une meilleure connaissance du monde primitif ? Un esprit critique sur les évangiles ?
RG : Les recherches actuelles sur les apocryphes montrent la diversité du christianisme primitif : sur le plan des croyances comme des rites, les communautés étaient plus diverses qu'on ne le pensait, et toutes prétendaient transmettre l’enseignement véritable de Jésus. Ceci invite à se reposer la question de la formation du christianisme : Comment l’enseignement de Jésus et des apôtres a-t-il pu aboutir à une telle diversité ? Pourquoi et comment, par la suite, cette diversité s'est-elle réduite ? Sur quels critères ? D'autre part, la découverte - ou la redécouverte - d’autres évangiles invite à s’interroger, pour les croyants, sur la formation de la Bible : comment s’est-elle formée ? Pourquoi certains textes ont-ils été retenus ou non ? Les réponses que les historiens peuvent apporter à ces questions peuvent être déstabilisantes pour certains, mais je crois que les croyants ont tout intérêt à s’informer sur ces questions : on a tout à gagner d’une foi lucide et réfléchie.

AAP : est-ce que cette médiatisation autour de la publication d'un manuscrit copte bouleverse-t-elle votre quotidien ? Quels sont vos centres de recherche aujourd'hui ?
RG : La médiatisation de l’ « Evangile de Judas » me cause une augmentation sensible de travail. En cela, elle bouleverse mon quotidien ! Je prends donc du retard dans mes recherches, qui ne lui sont pas directement consacrées. Au centre de mes travaux actuels se trouve un autre évangile apocryphe, l’ « Evangile de Nicodème ». Ce récit du procès de Jésus, de sa mort et de sa résurrection a eu un immense succès dans tout le christianisme jusqu’à la Renaissance ; reconstituer la forme primitive de ce texte, qui est perdue, et essayer de la situer dans les courants du christianisme antique est une tâche ardue, sur laquelle je travaille depuis une quinzaine d’années dans le cadre d’un groupe de recherche animé par Jean-Daniel Dubois. Je poursuis également l’étude des textes racontant la descente du Christ aux enfers, entre sa mort et sa résurrection, et m’intéresse de près aux prédications des Pères de l’Eglise. J’ai récemment relu en souriant un texte dans lequel Origène, au IIIe s., se plaignait que les gens ne venaient pas au culte et que les fidèles n’écoutaient pas la prédication ! Comme quoi les lamentations de nos pasteurs ne sont pas vraiment nouvelles…

Propos recueillis le 23 juin 2006, par Guylène Dubois.

 

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