ArrêtAuxPages.com
accueil librairie magazine rencontre questions ? votre panier
ArrêtAuxPages.com ArrêtAuxPages.com
Rencontre

Jean Baubérot, le romancier d'Emile Combes
Rencontres en archives
 Taïs et Sentinel Crew, deux expressions musicales chrétiennes passées au crible par Jean-Pierre Sternberger, animateur biblique
 Eric Haviland, Etre chrétien sans foi ni Dieu
 Edith Tartar Goddet et les ados
 Laurent Théis et Guizot
 Francine Leclerc, éditrice de l'Ancien Testament interlinéaire
 Jacques-Noël Pérès
 Lucie Kaennel, lectrice de la nuit
 Michel Jas, un héritier cathare
 Claude Demissy, pasteur éditeur
 Entretien avec Denis Tillinac, disciple d'Ellul
 Didier Sicard ou le refus de l'alibi éthique
 Christian Jacquiau, défenseur ou pourfendeur du commerce équitable ?
 Rémi Gounelle
 Laurent Schlumberger
 Laurence Fouchier, femme de théâtre et pasteure
 Jean Baubérot, le romancier d'Emile Combes
 Jean-Claude Guillebaud ou la force de conviction
 Philippe Cart, le conteur de Bach
 Rémy Hebding, lecteur de Rousseau
 Raphaël Picon et Laurent Gagnebin, le protestantisme, la foi insoumise
 Isabelle Lévy, religions à l'hôpital
 Gilles Cosson, un homme de dialogue
 Dominique Davous, sur le deuil
 Daniel Bermond, biographe de Bartholdi
 Abraham Segal lu par Jean-Marcel Vincent
 Paul Ricoeur, lecteur de François Ost : l'entretien
 Patrick Van Dieren, éditeur, porte drapeau de la théologie libérale
 Joël Geiser, pasteur à Pontarlier et chercheur en éthique à Lausanne
 Marie-Hélène Luiggi et Marie-Louise Girod-Parrot, la conteuse et l'organiste
 Bernard Gilliéron, l'artisan éditeur
La lettre d'information de l'Arrêt aux pages, inscription :
Recherche par mot clés :
Recherche par titre :
Recherche par catégorie :
Recherche avancée
Votre panier !
Nous écrire
 

Emile Combes et la prieure du couvent d'Alger, une passion amoureuse

Jean Baubérot, le romancier d'Emile Combes

Entretien avec Jean Baubérot, à l‘occasion de son premier roman « Emile Combes et la princesse Carmélite, improbable amour »

L‘universitaire, le chercheur et historien, fondateur de la chaire d‘histoire de la laïcité à l‘Ecole pratique des hautes études, fait le récit, à travers un roman, de la genèse de la loi de Séparation de l‘Eglise et de l‘Etat (1905). Il utilise les matériaux qu‘il connait bien, archives, sources documentaires, correspondance, qu‘il nous livre aujourd‘hui sous la forme d‘un roman. Débarrassé des contraintes de la publication universitaire, il laisse libre cours à son imaginaire, tout en respectant les données historiques. Rencontre.

AAP : Jean Baubérot, vous êtes l‘un des meilleurs spécialistes de la laïcité en France, et vous venez de publier un roman, un roman à partir du journal d‘Emile Combes. Qu‘est-ce qui vous a poussé à faire ce type d‘écriture aujourd‘hui ?
Jean Baubérot : Effectivement, je ne sors pas complètement de mon domaine, puisqu‘Emile Combes est considéré comme une grande figure laïque et maintenant mis au "rencart" comme étant un laïque sectaire et borné. Et moi, j‘ai été parmi ceux qui ont dit très fort que l‘auteur de la Séparation de l‘Eglise et de l‘Etat était Aristide Briand et pas Emile Combes, mais je ne suis pas d‘accord avec ce passage de l‘idéalisation à la diabolisation. Et la première idée était peut-être justement d‘essayer, moi qui ai une conception très différente de la laïcité de celle d‘Emile Combes, de me mettre dans la peau de ce personnage et d‘essayer de comprendre ce personnage et d‘essayer de comprendre pourquoi il avait agi ainsi, dans quel contexte et de raconter toute cette période qui a précédé la loi de Séparation de l‘Eglise et de l‘Etat, pour voir combien cette loi de Séparation a été une rupture avec l‘anticléricalisme d‘Etat qui l‘a précédée. Il pouvait y avoir matière à un livre savant. Pourquoi un roman ? Parce-que Emile Combes a un aspect secret. Je ne dirai pas sa part d‘ombre, parce-que cela peut aussi être considéré comme une part de lumière . Emile Combes était amoureux d‘une princesse carmélite qu‘il avait rencontrée,car elle était venue plaider la cause de sa congrégation, et au moment où il fermait les couvents les uns après les autres, elle ne voulait pas que son couvent soit fermé, et non seulement le couvent n‘a pas été fermé, puisqu‘il a mis le dossier sous le coude, mais ils sont tombés amoureux l‘un de l‘autre. Donc, cette histoire, c‘était dommage de la raconter par un livre universitaire, puisqu‘un livre universitaire aurait dû s‘arrêter relativement vite, puisqu‘on a les lettres de la carmélite à Emile Combes, mais on n‘a pas les réponses d‘Emile Combes à sa princesse carmélite. Elles ont été détruites, et à mon avis, ce n‘est pas un hasard si elles ont été détruites.

AAP : dans ce roman, vous mettez en scène trois personnages principaux : un chercheur, Emile Combes et son journal, et sa princesse carmélite. Vous avez une construction du récit un peu particulière, une construction à "tiroirs".
JB : Oui, pour bien montrer que l‘on est dans la fiction. Mais, pour moi l‘histoire, c‘est une tension entre science et fiction. Justement parce-qu‘il y a des documents qui ont disparu et donc on est obligé de reconstruire une réalité à partir d‘un puzzle incomplet et donc de rajouter des pièces du puzzle. Donc, parfois, on est du côté de la science, et là je me suis mis du côté de la fiction, et cela visibilise l‘attention. Et, en fait, dans le roman, il y a explicitement, au premier plan, cette histoire d‘Emile Combes et la princesse carmélite, sur fond de querelles politiques et religieuses, très présentes dans le livre : expulsion de la grande chartreuse, le tragique incident à Nantes où il y a un mort, républicain protestant, des processions qui tournent mal. Et en arrière fond, longtemps traité de manière très allusive dans le roman, il y a ce chercheur, qui lui-même vit une histoire d‘amour, qui comme par hasard, ressemble à la carmélite, à la fois, parce-qu‘elle a à peu près le même âge, et elle lui ressemble physiquement, sauf que la princesse carmélite est voilée, alors que l‘un des principaux atouts de la jeune femme, ce sont ces cheveux flamboyants. A la fin, les deux histoires s‘entrecroiseront, l‘histoire de la jeune femme qui s‘appelle Carla, et l‘histoire de Combes et de sa carmélite. Puisqu‘ils se sont rencontrés secrètement à Barcelone et le roman se termine par cette rencontre à Barcelone et la rencontre de ce chercheur et Carla, qui est directrice des ressources humaines à l‘université.

AAP : Cette histoire a-t-elle été tenue secrète pendant toute la durée du mandat d‘Emile Combes ?
JB : Oui, elle a été d‘autant plus tenue secrète que Combes était sur un siège éjectable. Et c‘est une dimension aussi qui est à prendre en compte dans la mesure où ayant mis sous le coude ce dossier du couvent d‘Alger, si la chose aurait été révélée, évidemment il aurait été attaqué des deux côtés. Du côté catholique, et du côté de ses amis laïques. Peut-être encore plus du côté de ses amis laïques. Qui, il faut bien le voir, ne l‘aimaient pas beaucoup, parce-qu‘il était spiritualiste, et donc c‘était leur chef de guerre et en même temps, il ne pouvait pas s‘y reconnaître, et ça c‘est un aspect que l‘on a oublié entre temps, et s‘ils avaient sû qu‘il avait eu cette passion, là je crois qu‘il tombait dans les trois jours. Donc, cette histoire a été tenue secrète. Encore que le Pape en a su un peu quelque chose, et on a dit à Pie X qu‘il y avait une correspondance entre cette princesse carmélite et Emile Combes qui étaient très amis, et cela a rendu le Pape aphasique pendant quelques minutes. Il a été tellement stupéfait, choqué par cette affaire que pendant quelques minutes il a été incapable de parler. Disons que cela a quand même "transpiré" du côté du Vatican.

AAP : il a été choqué, en raison des deux personnalités en question ?
JB : Oui,c‘était inconcevable à plusieurs niveaux. Elle était carmélite, et normalement enfermée dans un couvent, elle ne devait voir personne. Elle pouvait écrire, mais normalement écrire à sa famille. Et déjà entretenir une longue correspondance régulière avec un homme. Et quel homme ! Emile Combes, le diable en personne, le grand pourfendeur de l‘Eglise, et donc s‘il y avait un homme avec lequel elle n‘avait pas le droit d‘avoir une relation de ce type, c‘est bien Emile Combes. Et donc pour le Pape, c‘était vraiment inconcevable. Et le fait qu‘elle était prieure de son couvent, qu‘elle était princesse, lui faisaient prendre certaines libertés avec la clôture à partir du moment où sa conscience l‘autorisait à le faire.Je crois que c‘est intéressant parce-que c‘est aussi une preuve d‘autonomie de femme, carmélite, donc obéissante, soumise, mais en fait, beaucoup plus autonome qu‘il n‘y semble. Ce n‘est pas le seul cas de congréganiste au 19è siècle, ou au début du 20è siècle, qui se révèle une forte personnalité et fait preuve, dans une société très inégalitaire, où la femme est en état de sujetition face à l‘homme,d‘autonomie et d‘initiative.

AAP : cette carmélite était aussi une princesse, une aristocrate, qui connaissait le monde, avait beaucoup voyagé, et qui avait beaucoup de relations.
JB : Oui, c‘est cela aussi qui m‘intéressait, dans cet aspect où chacun est le contraire de l‘autre, la personne qui connait mieux le monde, au sens de la vie mondaine, c‘est elle. Ce n‘est pas lui. Lui est d‘une famille très très modeste. Il a tiré le diable par la queue. Il a dû subvenir aux besoins de ses frères quand il commencé à gagner trois sous et il est très mal à l‘aise dans ce milieu parisien, dans ce milieu politique, dans ce milieu mondain. Elle, elle a fait le choix du Carmel, suite à une aventure qui lui est arrivée quand elle était adolescente, elle est allée au Carmel et elle a ratifié ce choix du carmel, et elle dit qu‘elle se réalise plus, qu‘elle est plus heureuse en étant dans ce couvent que si elle était dans la vie mondaine, comme le reste de sa famille. Mais, elle connaît, elle maîtrise, elle sait faire au niveau de la vie mondaine. C‘est un peu le monde renversé à tous les niveaux.

AAP : Elle rencontre Emile Combes pour que son couvent ne soit pas fermé, et elle tombe tout de suite amoureuse de lui
JB : Oui, elle tombe amoureuse de lui, car finalement il n‘est pas ce qu‘elle croyait. On lui avait dit qu‘il était le diable en personne, qu‘il était quelqu‘un de sectaire, borné. Et qu‘est-ce qu‘elle découvre ? Elle découvre quelqu‘un qui a une grande compétence théologique, puisque c‘est un ancien séminariste, qui a fait deux thèses de théologie, et qui dans son for intérieur, est persuadé que par sa lutte contre les congrégations, il va réconcilier la religion et la modernité. Et donc, elle découvre quelqu‘un qui n‘est pas du tout antireligieux, contrairement à ce qu‘elle a cru, mais qui est un anticlérical farouche, par une conception très idéalisée de la religion, où l‘institutionalisation de la religion est pour lui quelque chose qui trahit la véritable essence de la religion.

« L'institutionnalisation de la religion est pour lui quelque chose qui trahit la véritable essence de la religion »

Et donc elle a ce coup de foudre qui est intellectuel et spirituel, mais aussi affectif. Car elle se dit, cet homme-là, personne ne le comprend. Et moi, je vais le comprendre. Et cette histoire s‘engage sur ces bases-là, alors qu‘elle a trente-quatre ans, il en a soixante-huit, ils sont dans des milieux sociaux différents, et au-début de leur relation dans des idéologies différentes. A travers elle, on peut voir aussi que Combes n‘est pas ce que l‘on croit qu‘il est.

AAP : Ce récit se termine à la rencontre de Barcelone, aux alentours de juillet 1905. Est-ce que l‘histoire se continue quand même après ?
JB : Ce que j‘ai mis à la fin du roman, quand j‘explique mes sources,j‘ai respecté les dates au niveau de l‘histoire générale, et je me suis permis des libertés au niveau de l‘histoire d‘Emile Combes et de la princesse. La rencontre de Barcelone a bien eu lieu, mais plus tôt en fait. Je l‘ai retardée, pour pouvoir raconter tout le processus de la loi de Séparation des Eglises et de l‘Etat. Y compris ce qui s‘est passé quand Combes a quitté la Présidence du Conseil et qu‘il y a eu un tournant d‘une loi très anticléricale à une loi libérale. Donc j‘ai retardé la rencontre de Barcelone. Barcelone est le feu d‘artifice de leur rencontre qui va continuer ensuite. Mais, un peu autrement. Ceci dit je laisse un peu dans l‘ombre cet épisode. Il faut lire le roman pour comprendre ce qui s‘est passé à Barcelone.

AAP : c‘est votre premier roman. Vous allez en faire d‘autres ?
JB : Je ne sais pas.

AAP : vous avez eu du plaisir à l‘écrire ?
JB : J‘ai eu du plaisir à le faire, à le rédiger. Maintenant, il s‘agit de savoir si les gens auront du plaisir à le lire. J‘ai eu beaucoup de plaisir à le rédiger, car je suis parti de mon travail d‘historien - il y a quand même derrière tout un travail d‘archives, de documents d‘époques... - et à partir de là, j‘ai fait travailler mon imagination. Et je me suis accordé des libertés, que je ne peux pas m‘accorder quand je fais un travail d‘historien qui se veut scientifique. Et finalement, je me suis aperçu que faire parler son imaginaire est une chose qui me plaisait, où moi personnellement, je me sentais relativement à l‘aise. Mais, encore une fois, j‘attends le verdict des lectrices et des lecteurs.

Propos recueillis par Guylène Dubois, octobre 2005, à Paris.
 

ArrêtAuxPages.com
245
 
Visitez le site de la librairie PagesMusicales.fr
 
Visitez le site de Rforme