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Jean Baubérot, le romancier d'Emile Combes |  |  |
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Jean Baubérot, le romancier d'Emile Combes Entretien avec Jean
Baubérot, à l‘occasion de son premier roman « Emile
Combes et la princesse Carmélite, improbable
amour »
AAP : Jean Baubérot, vous êtes l‘un des
meilleurs spécialistes de la laïcité en France, et
vous venez de publier un roman, un roman à partir
du journal d‘Emile Combes. Qu‘est-ce qui vous a
poussé à faire ce type d‘écriture aujourd‘hui
?
Jean Baubérot : Effectivement, je ne
sors pas complètement de mon domaine, puisqu‘Emile
Combes est considéré comme une grande figure
laïque et maintenant mis au "rencart" comme étant
un laïque sectaire et borné. Et moi, j‘ai été
parmi ceux qui ont dit très fort que l‘auteur de
la Séparation de l‘Eglise et de l‘Etat était
Aristide Briand et pas Emile Combes, mais je ne
suis pas d‘accord avec ce passage de
l‘idéalisation à la diabolisation. Et la première
idée était peut-être justement d‘essayer, moi qui
ai une conception très différente de la laïcité de
celle d‘Emile Combes, de me mettre dans la peau de
ce personnage et d‘essayer de comprendre ce
personnage et d‘essayer de comprendre pourquoi il
avait agi ainsi, dans quel contexte et de raconter
toute cette période qui a précédé la loi de
Séparation de l‘Eglise et de l‘Etat, pour voir
combien cette loi de Séparation a été une rupture
avec l‘anticléricalisme d‘Etat qui l‘a précédée.
Il pouvait y avoir matière à un livre savant.
Pourquoi un roman ? Parce-que Emile Combes a un
aspect secret. Je ne dirai pas sa part d‘ombre,
parce-que cela peut aussi être considéré comme une
part de lumière . Emile Combes était amoureux
d‘une princesse carmélite qu‘il avait
rencontrée,car elle était venue plaider la cause
de sa congrégation, et au moment où il fermait les
couvents les uns après les autres, elle ne voulait
pas que son couvent soit fermé, et non seulement
le couvent n‘a pas été fermé, puisqu‘il a mis le
dossier sous le coude, mais ils sont tombés
amoureux l‘un de l‘autre. Donc, cette histoire,
c‘était dommage de la raconter par un livre
universitaire, puisqu‘un livre universitaire
aurait dû s‘arrêter relativement vite, puisqu‘on a
les lettres de la carmélite à Emile Combes, mais
on n‘a pas les réponses d‘Emile Combes à sa
princesse carmélite. Elles ont été détruites, et à
mon avis, ce n‘est pas un hasard si elles ont été
détruites.
AAP : dans ce roman, vous mettez en scène
trois personnages principaux : un chercheur, Emile
Combes et son journal, et sa princesse carmélite.
Vous avez une construction du récit un peu
particulière, une construction à
"tiroirs".
JB : Oui, pour bien montrer que l‘on
est dans la fiction. Mais, pour moi l‘histoire,
c‘est une tension entre science et fiction.
Justement parce-qu‘il y a des documents qui ont
disparu et donc on est obligé de reconstruire une
réalité à partir d‘un puzzle incomplet et donc de
rajouter des pièces du puzzle. Donc, parfois, on
est du côté de la science, et là je me suis mis du
côté de la fiction, et cela visibilise
l‘attention. Et, en fait, dans le roman, il y a
explicitement, au premier plan, cette histoire
d‘Emile Combes et la princesse carmélite, sur fond
de querelles politiques et religieuses, très
présentes dans le livre : expulsion de la grande
chartreuse, le tragique incident à Nantes où il y
a un mort, républicain protestant, des processions
qui tournent mal. Et en arrière fond, longtemps
traité de manière très allusive dans le roman, il
y a ce chercheur, qui lui-même vit une histoire
d‘amour, qui comme par hasard, ressemble à la
carmélite, à la fois, parce-qu‘elle a à peu près
le même âge, et elle lui ressemble physiquement,
sauf que la princesse carmélite est voilée, alors
que l‘un des principaux atouts de la jeune femme,
ce sont ces cheveux flamboyants. A la fin, les
deux histoires s‘entrecroiseront, l‘histoire de la
jeune femme qui s‘appelle Carla, et l‘histoire de
Combes et de sa carmélite. Puisqu‘ils se sont
rencontrés secrètement à Barcelone et le roman se
termine par cette rencontre à Barcelone et la
rencontre de ce chercheur et Carla, qui est
directrice des ressources humaines à l‘université.
AAP : Cette histoire a-t-elle été tenue
secrète pendant toute la durée du mandat d‘Emile
Combes ?
JB : Oui, elle a été d‘autant plus
tenue secrète que Combes était sur un siège
éjectable. Et c‘est une dimension aussi qui est à
prendre en compte dans la mesure où ayant mis sous
le coude ce dossier du couvent d‘Alger, si la
chose aurait été révélée, évidemment il aurait été
attaqué des deux côtés. Du côté catholique, et du
côté de ses amis laïques. Peut-être encore plus du
côté de ses amis laïques. Qui, il faut bien le
voir, ne l‘aimaient pas beaucoup, parce-qu‘il
était spiritualiste, et donc c‘était leur chef de
guerre et en même temps, il ne pouvait pas s‘y
reconnaître, et ça c‘est un aspect que l‘on a
oublié entre temps, et s‘ils avaient sû qu‘il
avait eu cette passion, là je crois qu‘il tombait
dans les trois jours. Donc, cette histoire a été
tenue secrète. Encore que le Pape en a su un peu
quelque chose, et on a dit à Pie X qu‘il y avait
une correspondance entre cette princesse carmélite
et Emile Combes qui étaient très amis, et cela a
rendu le Pape aphasique pendant quelques minutes.
Il a été tellement stupéfait, choqué par cette
affaire que pendant quelques minutes il a été
incapable de parler. Disons que cela a quand même
"transpiré" du côté du Vatican.
AAP : il a été choqué, en raison des deux
personnalités en question ?
JB : Oui,c‘était inconcevable à
plusieurs niveaux. Elle était carmélite, et
normalement enfermée dans un couvent, elle ne
devait voir personne. Elle pouvait écrire, mais
normalement écrire à sa famille. Et déjà
entretenir une longue correspondance régulière
avec un homme. Et quel homme ! Emile Combes, le
diable en personne, le grand pourfendeur de
l‘Eglise, et donc s‘il y avait un homme avec
lequel elle n‘avait pas le droit d‘avoir une
relation de ce type, c‘est bien Emile Combes. Et
donc pour le Pape, c‘était vraiment inconcevable.
Et le fait qu‘elle était prieure de son couvent,
qu‘elle était princesse, lui faisaient prendre
certaines libertés avec la clôture à partir du
moment où sa conscience l‘autorisait à le faire.Je
crois que c‘est intéressant parce-que c‘est aussi
une preuve d‘autonomie de femme, carmélite, donc
obéissante, soumise, mais en fait, beaucoup plus
autonome qu‘il n‘y semble. Ce n‘est pas le seul
cas de congréganiste au 19è siècle, ou au début du
20è siècle, qui se révèle une forte personnalité
et fait preuve, dans une société très
inégalitaire, où la femme est en état de
sujetition face à l‘homme,d‘autonomie et
d‘initiative.
AAP : cette carmélite était aussi une
princesse, une aristocrate, qui connaissait le
monde, avait beaucoup voyagé, et qui avait
beaucoup de relations.
JB : Oui, c‘est cela aussi qui
m‘intéressait, dans cet aspect où chacun est le
contraire de l‘autre, la personne qui connait
mieux le monde, au sens de la vie mondaine, c‘est
elle. Ce n‘est pas lui. Lui est d‘une famille très
très modeste. Il a tiré le diable par la queue. Il
a dû subvenir aux besoins de ses frères quand il
commencé à gagner trois sous et il est très mal à
l‘aise dans ce milieu parisien, dans ce milieu
politique, dans ce milieu mondain. Elle, elle a
fait le choix du Carmel, suite à une aventure qui
lui est arrivée quand elle était adolescente, elle
est allée au Carmel et elle a ratifié ce choix du
carmel, et elle dit qu‘elle se réalise plus,
qu‘elle est plus heureuse en étant dans ce couvent
que si elle était dans la vie mondaine, comme le
reste de sa famille. Mais, elle connaît, elle
maîtrise, elle sait faire au niveau de la vie
mondaine. C‘est un peu le monde renversé à tous
les niveaux.
AAP : Elle rencontre Emile Combes pour que
son couvent ne soit pas fermé, et elle tombe tout
de suite amoureuse de lui
JB : Oui, elle tombe amoureuse de
lui, car finalement il n‘est pas ce qu‘elle
croyait. On lui avait dit qu‘il était le diable en
personne, qu‘il était quelqu‘un de sectaire,
borné. Et qu‘est-ce qu‘elle découvre ? Elle
découvre quelqu‘un qui a une grande compétence
théologique, puisque c‘est un ancien séminariste,
qui a fait deux thèses de théologie, et qui dans
son for intérieur, est persuadé que par sa lutte
contre les congrégations, il va réconcilier la
religion et la modernité. Et donc, elle découvre
quelqu‘un qui n‘est pas du tout antireligieux,
contrairement à ce qu‘elle a cru, mais qui est
un
anticlérical farouche, par une conception très
idéalisée de la religion, où
l‘institutionalisation de la religion est pour lui
quelque chose qui trahit la véritable essence de
la religion. « L'institutionnalisation de la religion est pour lui quelque chose qui trahit la véritable essence de la religion » Et donc elle
a ce coup de foudre qui est intellectuel et
spirituel, mais aussi affectif. Car elle se dit,
cet homme-là, personne ne le comprend. Et moi, je
vais le comprendre. Et cette histoire s‘engage sur
ces bases-là, alors qu‘elle a trente-quatre ans,
il en a soixante-huit, ils sont dans des milieux
sociaux différents, et au-début de leur relation
dans des idéologies différentes. A travers elle,
on peut voir aussi que Combes n‘est pas ce que
l‘on croit qu‘il est.
AAP : Ce récit se termine à la rencontre de
Barcelone, aux alentours de juillet 1905. Est-ce
que l‘histoire se continue quand même après
?
JB : Ce que j‘ai mis à la fin du
roman, quand j‘explique mes sources,j‘ai respecté
les dates au niveau de l‘histoire générale, et je
me suis permis des libertés au niveau de
l‘histoire d‘Emile Combes et de la princesse. La
rencontre de Barcelone a bien eu lieu, mais plus
tôt en fait. Je l‘ai retardée, pour pouvoir
raconter tout le processus de la loi de Séparation
des Eglises et de l‘Etat. Y compris ce qui s‘est
passé quand Combes a quitté la Présidence du
Conseil et qu‘il y a eu un tournant d‘une loi très
anticléricale à une loi libérale. Donc j‘ai
retardé la rencontre de Barcelone. Barcelone est
le feu d‘artifice de leur rencontre qui va
continuer ensuite. Mais, un peu autrement. Ceci
dit je laisse un peu dans l‘ombre cet épisode. Il
faut lire le roman pour comprendre ce qui s‘est
passé à Barcelone.
AAP : c‘est votre premier roman. Vous allez
en faire d‘autres ?
JB : Je ne sais pas.
AAP : vous avez eu du plaisir à l‘écrire
?
JB : J‘ai eu du plaisir à le faire,
à le rédiger. Maintenant, il s‘agit de savoir si
les gens auront du plaisir à le lire. J‘ai eu
beaucoup de plaisir à le rédiger, car je suis
parti de mon travail d‘historien - il y a quand
même derrière tout un travail d‘archives, de
documents d‘époques... - et à partir de là, j‘ai
fait travailler mon imagination. Et je me suis
accordé des libertés, que je ne peux pas
m‘accorder quand je fais un travail d‘historien
qui se veut scientifique. Et finalement, je me
suis aperçu que faire parler son imaginaire est
une chose qui me plaisait, où moi personnellement,
je me sentais relativement à l‘aise. Mais, encore
une fois, j‘attends le verdict des lectrices et
des lecteurs.
Propos recueillis par Guylène Dubois, octobre
2005, à Paris.
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